La poésie sensorielle de B.B. Jacques

Il se présente à nous béret sur la tête, feuilles volantes avec écritures apparentes à la main en esquissant un sourire des plus sincères. Avec son timbre de voix légèrement cassé, un brin agressif, B.B. Jacques appartient à ce nouveau souffle de jeunes rappeurs. Il s’attaque aux racines du rap français pour faire bourgeonner de nouvelles fleurs. La cuvée de Blackbird Jacques mélange la dureté des mots avec la douceur des mélodies; l’apathie de la solitude avec l’ardeur de la détermination. 

Déjà la pépite d’un grand nombre d’amoureux du rap français, sa plume séduit de plus en plus de curieux depuis l’automne 2021. En 2020, il a sorti six singles, dont le morceau Désertik où il dénonce essentiellement le projet de construction des tours Hermitage (projet qui a été par ailleurs enterré début janvier 2022), avec un clip tourné dans son quartier d’origine, à Courbevoie. Le jeune rappeur a ensuite proposé, en 2021, trois EPs de chacun cinq titres qui forment ensemble La nuit sera calme (L.N.S.C) sorti le 17 septembre, accompagné de quatre sons inédits. 

 

En plein développement de son art, l’oiseau noir du rap français construit scrupuleusement son nid en commençant l’année 2022 avec la sortie de son nouveau projet Poésie d’une pulsion (P.D.P.) disponible depuis ce mercredi 2 février. Ce nouveau recueil poétique permet de segmenter avec détails les contours de son identité et de son univers musical.

L’art avant l’homme 

Comme un moment d’inattention qui vous ferait louper une marche et dévaler la moitié des escaliers, B.B. Jacques s’est inséré dans le paysage du rap français à une vitesse foudroyante. Et pourtant, sa grandissante progression n’a été appuyée par aucune communication ni par aucune promotion proactives. Malgré la réalisation de certains clips – dont En deuil ou Boom Boom – et de sa petite participation à deux-trois interviews, la présence de l’artiste reste en effet très discrète. Privilégiant la rareté de ses apparitions, le jeune rappeur français préfère mettre ses vers et sa voix en avant : c’est son art qui séduira les adeptes. 

Son arrivée récente sur la scène du rap français dissimule en réalité une fabrication artistique et un long travail de plusieurs années. S’il a commencé à écrire dès ses onze ans, il lui a néanmoins fallu sept ans de travail sur la voix, cinq ans sur la direction artistique et trois ans de formation d’une équipe. 

“Je l’ai fait avec beaucoup de passion et très peu de maîtrise.” (Bérénice). 

Contrairement à l’écriture qui est un exercice naturel pour lui, la maîtrise de son flow a été plus complexe, bien que nécessaire. 

“Au début on m’a dit que mon rap était pourri, que je n’y arriverais jamais. Moi j’y croyais donc j’ai beaucoup travaillé, surtout sur ma voix.”

(Photo extraite du clip d’Eclair brut)

Seul mais avant tout déterminé, il a fini par quitter les bancs de la faculté de droit pour façonner son identité avec un flow déconstruit, à la fois d’une beauté élégante et agressive. Appuyée par ses écrits bruts, sa musique est sévère envers lui-même. Elle est le miroir d’une énergie pulsionnelle, d’un besoin thérapeutique lui permettant d’utiliser cette pulsion à bon escient.

Un mélange culturel et émotionnel

Loin d’être une pratique anodine dans le rap, la musique et essentiellement l’écriture représentent chez B.B. Jacques une sorte de thérapie. Cette thérapie par l’écriture ressort notamment dès le premier son Lâché de Colombes de P.D.P. où notre Blackbird répète de manière obstinée “Faut qu’j’écrive”, mais aussi dans Mégots sur trottoir lorsqu’il confie que “Tout garder pour moi non c’est pas sain”, ou encore dans le single Vague à l’âme où il déclare “J’écris parce que j’ai besoin de le faire”. 

Épris d’un franc pragmatisme, ses textes dépeignent des images spontanées, pleines de vérités. Sa musique suit un cheminement rétrospectif enveloppé d’émotions pures et honnêtes. Beaucoup de couleurs ternes s’échappent de la plume de cet artiste sensible. Sa toile musicale regroupe le pigment gris de la solitude, le mélange noir et bleu de la nuit avec l’éclat rouge de la haine et de la détermination. Des éclats de blanc et d’orange se glissent toutefois dans cette peinture à travers certaines instrumentales plutôt douces, avec des rythmes lents, mais aussi avec son flow parfois calme et posé. La vision d’une telle palette est finalement représentée sur la pochette de P.D.P., qui témoigne également de l’attrait de B.B. Jacques pour l’art de manière générale.

(Pochette de l’album Poésie d’une pulsion, photographiée par Mathias Filippini avec les peintures de Lucas Talbotier)

Ce boxeur surdoué est plus qu’un passionné de rap, il multiplie en effet les références artistiques. Sa culture de l’art est une composante essentielle de son encre et était déjà présente dans L.N.S.C.. De la pochette de ce premier projet, à son nom, sa tracklist et ses textes, tout renvoie à des grands acteurs de la littérature : Romain Gary, Paul Verlaine, Charles Baudelaire, Emile Zola, Albert Camus,… Sensible à la beauté de la langue française, il est aussi le bienvenu au club des métaphores. La multiplication des figures de style combinée aux nombreuses références au rap français (Oxmo, Nessbeal, Salif) renforce la puissance de ses phases qui viennent aiguiser sa plume. Il revendique notamment l’étendue de cette culture dans le morceau Opium en disant “Réduis pas la culture à Fred de sky” (faisant référence ici à Fred Musa, animateur sur Skyrock). 

Tous ces mélanges émotionnels et culturels consolident les grands axes personnels de Tino pour créer une musique sincère et harmonieuse. 

L’harmonie des couleurs et des mots

A l’écoute de L.N.S.C., la palette d’émotions qui nous est proposée nous emmène dans un voyage composé de paysages très divers. Le périple est intense, mais très agréable. La barque garde l’équilibre sur les vagues agitées pour nous permettre de profiter d’un moment d’évasion. Cette large place laissée à l’imagination est une nouvelle fois reflétée dans P.D.P., où le voyage est même encore plus dépaysant. Ce voyage se fait, cette fois-ci, uniquement en présence de B.B. Jacques, qui a fait le choix de ne proposer aucun feat sur P.D.P., malgré la superbe connexion entre lui et Shadi sur le titre De la lune.

« On n’est pas beaucoup, mais bienvenue dans le voyage. » (Sky on the rocks)

Toujours accompagné de Pense à la production, les mélodies viennent enivrer les oreilles les plus capricieuses, dont les miennes. Sa voix enveloppe les notes pour les attrister, ou les durcir. Les émotions se succèdent, sans relâche, en passant par le deuil d’un amour perdu avec Bérénice, puis par une haine pénétrante avec Caviar. Les sentiments sont encore plus purs que dans L.N.S.C. : le coup est plus violent, le baiser plus doux, la tristesse plus dévastatrice. 

(Photo prise lors du tournage du clip de Palpite sous l’oeil)

Complet et éclectique, le rappeur homme-oiseau a trempé ses plumes dans une encre aux multiples couleurs. Comme un film de Christopher Nolan ou de Paul Thomas Anderson, le projet arrive à transmettre des images, des moments vécus et rêvés, des odeurs nauséabondes et délicates. Il recueille finalement toutes nos pulsions des plus tendres aux plus amères, en passant d’un morceau mélancolique comme Par amour, à la violence du son Dystopia, puis à la tristesse pénétrante de Jack Sévère.

Une certaine liberté a été prise au niveau de ses flows, mais aussi de ses textes. Jacques, “la plus belle plume française en tant que telle” (Sky on the Rocks), se balade entre les lignes avec une assurance inébranlable accentuée par des punchlines et un ego trip tranchants. La gymnastique de sa musique lui permet ensuite de délivrer des phrases avec beauté et légèreté, comme un lâché de colombes. Eternel amoureux de la solitude et plutôt résigné, il aborde notamment le thème de l’amour de manière morose, torturée, parfois même fataliste, comme dans les morceaux Bérénice, Aloha, ou encore Par amour. 

Comme un truc qui s’est cassé, j’ai même pas le courage de supprimer nos photos à Cassis (Bérénice)

“Le constat est clair, tu m’as à peine manqué”, “T’es une chienne j’suis un loup, bébé.” (Aloha) 

“Est-ce qu’il reste de l’amour dans le sexe ? », « Regarde ce que j’ai fait avec ma haine, imagine ce que je peux faire par amour.” (Par amour)

Un réel recueil de poèmes avec des vers touchants, P.D.P. pourrait bien être le premier classique du jeune Jacques. Si son envol n’a pas été remarqué par tous lors de la sortie de L.N.S.C., il est certain que sa plume envoûtera de nombreux amateurs de musique avec P.D.P.. B.B. Jacques a jeté un sort sur le rap et ses auditeurs et va, sans aucun doute, nous ensorceler davantage cette année en nous proposant encore de belles oeuvres artistiques. 

Je tiens à remercier B.B. Jacques pour sa disponibilité et sa gentillesse qui ont permis la réalisation de cet article !

Emilie

Clique ici pour découvrir nos autres articles ! 

2 réflexions sur “La poésie sensorielle de B.B. Jacques

  1. Superbe article qui reflète bien le personnage .. haut en couleurs entre le rouge, l’orange, le gris et le noir .. pourvu que ceux qui ne le connaissent pas, accrochent au radeau .. on part voguer tous ensemble .. merci pour BBJ ❣️

  2. Très bon article, l’analyse est imagée et approfondie, il y a du rythme dans l’écriture, ça donne envie d’écouter toute la discographie de BB Jacques

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *