Ignorance is Bliss, le nouveau monde de Skepta

Douze ans après son premier album studio “Greatest Hits”, au nom plutôt singulier pour une première entrée en scène, le prince (devenu sans doute roi) de la grime UK, sort son cinquième disque le 31 mai 2019 : “Ignorance Is Bliss”. Un nom qui rappellera sûrement à certains un morceau de Kendrick Lamar, ou pour d’autres, plus accoutumés à la langue anglaise : un proverbe connu qui signifie que « l’ignorance est un bonheur ». Ce proverbe, d’ailleurs souvent employé pour désigner une personne qui ne se soucie pas de tout un tas de préoccupations dont le monde entier se soucie, et qui vit sa vie dans une sorte de cocon qui l’empêche de voir certains problèmes, correspond parfaitement à l’approche de Skepta sur ce disque.

Avec cet album, Skepta semble avoir pris une autre dimension, et semble vouloir se détacher d’un monde où il a longtemps dû faire ses preuves à toute une assemblée, se montrer, pour finalement obtenir la place qu’il a aujourd’hui. C’est à dire la place de quelqu’un d’influent et éminemment respecté par le milieu. Et ceci même outre atlantique, dans la terre promise de sa passion, comme le prouve son hit planétaire avec le new-yorkais A$AP Rocky : « Praise The Lord », sorti en 2018 dans
l’album « Testing », dont il se targuera de la certification, deux fois platine aux États-Unis, dans l’introduction de l’album « Bullet From A Gun », avec une dose d’égo-trip très maîtrisée, qu’il conservera d’ailleurs tout au long du projet :
« I went silver, I went gold, I went platinum so what’s next ? ».

A$AP ROCKY ft. Skepta – Praise The Lord

Un monde nouveau, le sien ?

Le choix du titre et de la direction artistique de l’album s’éclaircissent et parviennent de plus en plus compréhensibles au fil de l’écoute de l’album. Ainsi, certains éléments sur la cover, comme par exemple l’image de l’homme se bouchant les oreilles, illustre bien le fait que Skepta ne semble plus vouloir être en contact avec le monde qu’il a côtoyé longtemps, quitte à esquiver certaines responsabilités fortes qu’il devrait pourtant affronter (par exemple, toujours sur la cover, on le voit porter un nourrisson dans ses bras).

Ce qu’il entend par « Ignorance Is Bliss », le londonien l’explique tout au long de l’album. Selon lui, l’ignorance d’un monde qui l’entoure peut être une bénédiction si dans le même temps, il se cultive lui même de ses propres expériences. Donc, évidemment, l’intérêt n’est pas de se placer dans la position de « l’imbécile heureux », mais simplement en étant différemment cultivé par rapport à ce que le monde, les médias, ou la foule veulent lui faire accepter. Ce monde, il le critique par exemple en
s’appuyant sur le changement des mentalités avec l’apparition de la technologie sur « Bullet From A Gun » :


« Every day, I laugh at these niggas online
Another one, here today, gone tomorrow
Dick ridin; for some likes and a follow
Put in the work, that’s all you need to bus
»

et exprime même ses désirs de le quitter grâce à une métaphore sur la drogue dans le banger « Greaze Mode », avec le jeune Nafe Smallz :
« When I get high, I leave the planet ».

D’ailleurs, la production musicale de l’album renforce encore davantage le fait qu’il veuille se renfermer dans son propre monde. Celle-ci est quasiment entièrement réalisée par lui-même et est par moment très éloignée de celle des autres artistes actuels. Des basses grésillantes de « Redrum », aux percussions étranges de « No Sleep », en passant par les violons étouffés mélangés à l’accordéon de « What Do You Mean? », ou encore par l’ambiance spatiale de « Going Through It », on est vraiment transporté dans un univers à part entière.

Cette idée de « fuite du monde actuel » est aussi évoquée dans un grand nombre de paroles, comme sur le très réussi « Going Through It », titre où il rappe la phrase suivante :


« Man, I gotta take a break, I’m gonna need a minute ».

Tant d’indices supplémentaires qui démontrent cette volonté qu’il a de se diriger vers son propre monde. Skepta veut redevenir « Joseph Junior Adenuga » (vrai nom), sa vraie identité, et celle qui lui a permis de comprendre qu’il avait un certain pouvoir, comme il l’indique dans l’intro :
« I was a young boy, mum told me what my name really means, and the power just kicked in »

Néanmoins, il exprime toutes ses idées d’évasion tout en gardant à l’esprit qu’il veut garder un pied sur terre en ayant une main mise sur le monde du hip-hop londonien, lui qui s’est imposé comme l’une des principales têtes d’affiches de ce milieu, et qui compte bien le réaffirmer.

Le parrain qui passe le flambeau

Ce contrôle sur le milieu, il est obligé de le garder, même si une partie de son cœur veut se détacher de ce milieu et de ce monde, il semble vouloir laisser un héritage et même agir comme pourrait le faire un parrain. Une tête pensante qui, après plus de 10 ans de présence et de règne, veut donner de la force aux plus petits en leur donnant une certaine exposition.

Il donne alors sa chance à Lancey Foux, sur le titre « Animal Instinct », où Skepta rappe et fait monter le morceau en puissance pendant une minute et trente secondes, jusqu’au drop, qu’il laisse à Lancey Foux et où celui-ci peut exprimer sa créativité au maximum. Il lui donne donc une exposition artistique immense, et agit comme un chef d’orchestre qui veut faire briller son musicien préféré en le laissant une partie solo de la partition.

Skepta ft. Lancey Foux – Animal instinct


Skepta invite aussi Nafe Smallz sur le titre « Greaze Mode », et lui offrira le refrain, encore comme une preuve de sa volonté d’exposer les prochaines têtes du milieu. Ce morceau donnera d’ailleurs suite à un excellent visuel, où les deux rappeurs, grimés en braqueurs de banques, se feront poursuivre par des policiers dans un clip aux allures de comédie britannique.


Key!, un jeune rappeur d’Atlanta, Cheb Rabi et Lay-Z, eux, proches de Skepta, seront les autres bénéficiaires de cette main tendue du roi anglais, respectivement sur les titres « Redrum », « Love me not » et la balade RnB « Glow In The Dark ».

Leçons données de la part d’un homme et d’un artiste affirmé

Skepta sait qu’il n’a plus rien à prouver, il le dit explicitement d’ailleurs dans « Animal Instinct » :
« I got nothing to prove, they wanna see me lose »,

alors il fait ce qui lui chante sur ce disque. De la cover où apparaît un doigt d’honneur dans une Angleterre qu’on sait très lisse, (et voulant éviter ce genre d’images rudes) jusqu’à la production parfois pleine de distorsion, en passant même par des
petits plaisirs personnels comme l’utilisation d’un des plus gros hits anglais du siècle, sorti en 2001 et interprété par Sophie Ellis-Bextor : « Murder On The Dancefloor ». Ce tube international est samplé dans le très réussi « Love Me Not », sûrement un des meilleurs tracks de l’album, où Skepta, accompagné de Cheb Rabi et B Live, conte la découverte d’un manque de sincérité chez ses conquêtes amoureuses.

Mais c’est principalement dans l’écriture que l’auteur de Konnichiwa, (son quatrième album, le plus applaudi par la critique et son plus gros succès commercial avec le hit « Shutdown » entre autre) montre qu’il a décidé de faire ce qu’il veut. Il affiche une confiance déconcertante dans les paroles tout au long du projet.

Dans le banger « Greaze Mode », il rentre sur le son avec les phrases suivantes,
très marquantes et qui donnent le ton de l’attitude qu’il a. L’image d’un homme libre, conquérant, acteur de sa vie et qui fait ce qu’il désire, même si il faut détourner des lois et donc être dans l’illégalité :

« I’ma break the law, Then I’ma break the bank ».

Il démontre aussi une face politique et sociale de son art, quand sur « Glow In The Dark », il déclare, encore une fois sur l’entrée du son :

« I knew what it was to be black way before I was on the GQ cover
How you gonna question me about colour?
What you know about Nelson Mandela?
»,

reflet d’une liberté totale, qui lui permet de tenir des propos sur ce genre de sujet parfois considéré comme épineux par certains, mais tellement actuel et important à traiter.

Sur « Bullet From A Gun », il pose les bases de la vision qu’il a du monde qu’il veut
fuir, chaque ligne lance une verité, franche, claire :


« Man are trollin’ to get a reaction, Every day, it’s another distraction ».

Puis, il expose sa vision des relations entre les humains, et plus particulièrement les relations amoureuses :


« Like a bullet from a gun, it burns
When you realise she was never your girl
It was just your turn
».

L’égo-trip est une grande composante du disque aussi, Skepta semble célébrer son succès, ses années de travail. C’est dans « Greaze Mode » encore une fois qu’il va montrer à quel point sa notoriété est grande en expliquant la place qu’il doit désormais occuper dans un festival :


« And if I ain’t the headline
Then I must be the special guest
I pull up and steal the show
And I weren’t even tryna flex
».

Une prophétie qui se réalisera quelques mois plus tard au festival Wireless de Londres en Juillet 2019, quand il sera invité en tant qu’invité surprise, pour performer les
prémices de sa tournée « Ignorance Is Bliss », comme si tout était calculé.

Skepta au Wireless Festival Photo credit:
 Jordan Hughes


Dans « Glow In The Dark », il attaque ses concurrents, en montrant qu’il est bien plus fort qu’eux :


« Please don’t compare me to them, that’s a big violation »,

attaque qu’il poursuivra dans le titre suivant « You Wish » où il introduira même le fait qu’il inspire ceux à qui on le compare, dans le flow et le style par exemple :


« And it’s funny, ’cause me and the mandem are placing bets
On which one of my styles them guys will be takin’ next
».

Ignorance Is Bliss est donc un album qui offre beaucoup de facettes de la personnalité de Skepta. On se rend compte de sa capacité à partager, grâce à l’aide qu’il propose à ceux qu’il considère comme ses successeurs en leur offrant de larges tribunes sur l’album. Au fil du projet, on remarque aussi sa volonté d’éprouver qu’il est libre en rappelant qu’il n’a plus rien à prouver. Mais surtout, on apprend qu’il veut vivre dans son monde, son univers, pour éviter qu’on lui dicte sa vie. Et tout cela plus globalement pour que chaque péripétie de son existence n’ait pas la moindre apparence de la « Same
Old Story
» dont il parle dans le septième son de l’album, mais plutôt d’une aventure avec un tas de rebondissements pour rayer l’ennui de son nouveau monde

Thomas Dagnas

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