Retour sur les emblématiques Enfants du destin de Médine

2004. 11 septembre, récit du 11e jour. Point de départ de la série de morceaux engagés Enfants du destin dans laquelle le grand Médine nous conte les histoires de David, Sou-Han, Petit Cheval, Kounta Kinte, Daoud, Nour, Ataï et Sara. 8 jeunes destins brisés racontés tout au long de sa discographie.

Pour celles et ceux qui seraient passé à côté de ces morceaux, il est temps de se rattraper.

 

8 destins tragiques


Ces titres ont la particularité (et la force) de mettre en lumière des conflits socio-politiques par le prisme de l’enfance, à travers plusieurs époques. Tantôt victimes, tantôt bourreaux, ces enfants sont dépeints dans des vies brutales et douloureuses.
La série commence en 2004 dans son premier album 11 septembre, récit du 11e jour. Médine raconte les destins cruels de David et Sou-Han. David est un adolescent juif israélien, tourmenté par les agissements de ses parents. Pacifiste dans l’âme, sa vie prendra tragiquement fin dans un bus.

La jeune Sou-Han, quant à elle, grandit pendant la guerre du Vietnam. Alors que son père se fait abattre par des soldats américains, elle décide de prendre sa revanche.

1 an plus tard, nous partons à la rencontre de Petit cheval (Jihad, 2005), petit indien d’Amérique.
Le morceau expose violemment l’oppression de sa tribu par les colons blancs au XIXe siècle.

En 2008, dans l’album Arabian Panther, on découvre l’horrible vie de Kounta Kinte, un jeune guerrier mandingue (de Gambie) qui est capturé et torturé dans les champs de cotons américains, au XVIIe siècle.


On continue la chronique avec Daoud, dans l’album Protest Song de 2013. Le morceau entre en résonance avec le titre David. Il narre la vie d’un cisjordanien qui venge son frère tué le jour de son anniversaire.

L’histoire de Nour met en lumière la terrible oppression du peuple des Rohingyas en Birmanie.
Une brutalité sans nom racontée dans Prose Elite, en 2017.


Dans Storyteller on retrouve l’histoire de Ataï, un chef kanak (communauté autochtone mélanésienne française de Nouvelle-Calédonie) qui mène l’insurrection contre les colons français. Comme pour les autres, son destin connaîtra une fin tragique. 

La série s’achève (pour l’instant) sur le morceau Sara où nous sommes plongés en plein génocide Ouïghours par l’intermédiaire de Sara, une jeune musulmane qui a tenté de donner l’alerte sur ce qu’il se passait.

On retrouve également le carré bleu, qui a été massivement utilisé sur les réseaux sociaux en signe de soutien aux Ouïghours, sur la pochette 


Ces histoires toutes plus bouleversantes les unes que les autres sont une démonstration implacable de l’écriture engagée de Médine. Avec ces titres, il nous invite subtilement à nous pencher sur des conflits trop souvent ignorés. Et cela fonctionne. 

 

La force émotionnelle du récit par l’enfance


A l’écoute de ses titres, on se rend rapidement compte de la volonté de Médine d’écarter la dimension purement politique de ces conflits. Il n’émet aucun jugement de valeur et se contente de relater des faits. Il permet à son auditeur de se projeter dans une vie à priori totalement
opposée à la sienne en faisant l’usage du récit par l’enfance.

En effet, l’identification est facilitée grâce à la symbolique de l’innocence. Dans l’imaginaire collectif, l’enfant est perçu comme un personnage positif, exempt de toute culpabilité à l’égard des agissements de ses aînés. Dès lors, la narration par le prisme de l’enfance déclenche des mécanismes d’empathie et de compassion universelle. Tout le monde peut facilement se reconnaître dans l’insouciance et l’innocence d’un enfant.

L’affect étant une composante essentielle de l’engagement, ces émotions sont nécessaires aux individus pour développer de l’intérêt à des causes.
En produisant ces mécanismes, Médine réveille en ses auditeurs la volonté de découvrir et parfois relayer des conflits qui sont pour la plupart oubliés des médias traditionnels.

En témoignent les multiples commentaires et réactions qui montrent l’intérêt développé pour ces sujets à l’écoute des morceaux de Médine.

Dans une relative mesure, on peut dire que le rappeur havrais contribue à l’éveil des consciences (de la jeunesse notamment) en se servant de sa musique comme un outil éducatif.

Crédit photo : Camulo James

 

Un rappeur à haute valeur pédagogique


La série Enfants du destin est le parfait reflet de la plume de Médine. Car le rappeur est connu pour aborder des thématiques socio-politiques avec des textes incisifs, qui lui ont d’ailleurs valu de nombreuses controverses.
Son créneau, c’est le rap engagé, le rap conscient, le rap politique… Peu importe l’étiquette, sa musique porte un message fort et donne à réfléchir. Depuis ses débuts, Médine a la volonté de porter haut et fort ses convictions et ses valeurs.

Il s’attaque à des sujets aussi grands que l’islamophobie, le fondamentalisme religieux, le colonialisme ou encore l’esclavagisme. Il engage des débats, bouscule les préjugés et dénonce.

Dans ses textes, on ressent inévitablement l’érudition du rappeur. Il informe et éduque son public, à tel point que les paroles du morceau « 17 octobre », portant sur le meurtre d’une dizaine d’Algériens lors des manifestations de Paris en 1961, se sont retrouvées dans un manuel
d’histoire au lycée.

En 2017, il a aussi été invité à débattre de littérature à l’Ecole Normale
Supérieure ; autre preuve de son rayonnement.

 

Dans l’ère du temps


A travers la série Enfants du destin, Médine choque, bouscule, avec une écriture tranchante et un choix de storytelling des plus cinglants. Des morceaux forts qui méritent de traverser le temps comme leur auteur. Car aujourd’hui, si le rap conscient ne brille plus autant qu’à “l’âge d’or” du rap français, le rappeur de 37 ans a su faire évoluer sa musique et son image tout en gardant sa ligne
directrice.

A l’heure où le rap français fourmille de textes plus légers, Médine reste incontestablement une bouffée d’air intellectuelle. A consommer sans modération.

Jihane Hadjri

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