PiuPiu : analyse et interview de Nelick

Le 17 janvier 2020, Nelick nous a révélé son troisième projet intitulé « PiuPiu », environ  plus d’un an après la sortie de « DIEU SAUVE KIWIBUNNY » (datant du premier décembre  2018). Le rappeur avait alors choisi un format singulier qui mérite d’être analysé plus en détail.  

Bulle de chewing-gum rose, fourrure bleue et pendentif P autour du cou, la pochette de  l’album PiuPiu de Nelick affiche déjà une rupture avec le fameux KiwiBunny omniprésent dans  ses précédents projets, elle-même confirmée par le titre de la mixtape. Avec PiuPiu, Nelick  s’exerce sur du storytelling, bien qu’il semble que ce choix artistique ne soit pas celui qui lui  convienne le mieux.  

Un storytelling effacé par la place prédominante de Kiwi 

Le jeune rappeur Nelick nous livre un projet à la fois romancé et marqué par sa sincérité.  Ne sachant réellement sur quel pied danser, PiuPiu porte, à première vue, l’étiquette d’un projet  basé sur du storytelling : le rappeur fait son apparition sur Bonbonville et se métamorphose en  PiuPiu, le fascinant créateur de bonbons qui permettent, de manière assez énigmatique, de  rendre quiconque heureux. Le premier titre Bienvenue (Intro) présente bien la situation aux  auditeurs qui auront le sentiment d’être transportés dans un tout nouvel univers. Ce voyage,  pourtant exaltant et séducteur, finit par être de courte durée puisque les maux de KiwiBunny  reprennent rapidement le dessus sur l’histoire de PiuPiu.  

Nelick – Jungle

Si l’assiette colorée proposée par ce projet réunit des goûts agréables qui se marient bien  ensemble, l’aspect cohérent qu’on retrouve dans les instrumentales n’est pas réellement  respecté par les thèmes abordés. L’auditeur ne suit donc plus l’unique voyage de PiuPiu mais  il suit également celui de KiwiBunny. La volonté de rompre avec les sentiments du rappeur le  temps d’un projet fait finalement naufrage, le rafiot de PiuPiu finissant par être aspiré par les  émotions de ce bon vieux Kiwi, en atteste par ailleurs le son Émotions.  

Ainsi, on retrouve obligatoirement l’admirable egotrip du rappeur tout en étant frappé  par son mal-être perpétuel. Des sons comme Paparazzi, Safari ou encore Tard la nuit mettent à  l’honneur cet aspect du projet où Nelick jongle entre chant et rap egotrip sur des instrumentales  qu’on qualifiera facilement de « feel good songs ». Il se détache pourtant de cette image du  rappeur prétentieux dans les sons Dans le noir, Émotions et Respire (outro) en nous peignant  les couleurs sombres qui se dégagent de ses sentiments.  

L’arrière-goût d’un bonbon acidulé  

Une certaine scission se forme timidement à partir du morceau Dans le noir. La première  partie, commençant par l’intro et finissant par BIP BIP BIP, se caractériserait par une ascension  euphorique du rappeur, dans laquelle il aurait pris le large, emporté par une vague de bonheur  et de confiance en lui. Il nous le témoigne, par exemple, dans Safari et Tard la nuit en affirmant  qu’il sent que la réussite le caresse et qu’il soulève le rap. Ce portrait téméraire dessiné jusqu’au  morceau BIP BIP BIP peut correspondre à l’effet que les bonbons auraient sur lui, puisque la prise d’un bonbon si puissant ne pourrait que se traduire par une première phase de montée  menant à une allégresse certainement excessive.  

La deuxième partie, se profilant alors de Dans le noir jusqu’à Respire, laisserait place à  une remise en question, le rappeur ayant perdu le contrôle du navire et se retrouvant « la tête  sous l’eau » (Alléluia). Une odeur de doute et d’incertitude plane davantage, à tel point qu’il se  retrouve seul devant la glace à entendre des voix et à vivre dans le noir, comme il l’exprime  dans les morceaux Dans le noir et Respire (outro). La dégradation de son état d’esprit  coïnciderait donc plutôt avec les effets secondaires du bonbon qui le feraient rentrer dans une  phase de descente plus que propice à l’accentuation des craintes du rappeur. Lui-même se rend  d’ailleurs compte des effets néfastes de ce bonbon en faisant le constant que « depuis que j’ai  trouvé l’antidote j’ai des effets secondaires » dans Calme.  

Cette interrogation maladive est d’autant plus mise en avant dans le dernier morceau du  projet Respire (outro) qui nous plonge dans l’humeur anxiogène de Kiwi. Le son est  bouleversant et tragique, accompagné d’une guitare et de ses souffles angoissés, Nelick nous  fait part d’une tristesse immense et l’on comprend bien, finalement, que son bonbon à lui est la  musique.  

Une introspection musicale nécessaire pour la suite 

Si la sincérité inévitable de Kiwi reprend sa place de manière inconsciente, on sent  qu’elle lui permet en fin de compte de faire un point sur sa musique. L’initiative du projet, qui  marque une volonté de changement dans sa proposition artistique, est certainement le reflet  d’une période de recherche musicale dans la carrière du rappeur. En quête d’un équilibre où sa  musique lui permettra de s’épanouir pleinement tout en séduisant ses auditeurs, le jeune rappeur  a délivré un projet qui reflète un grand questionnement sur la direction qu’il souhaite prendre  afin de parvenir à cet équilibre.  

Hésitant sur la façon dont il aborde sa musique et sur sa manière d’écrire, il sait pourtant  que c’est bien elle qui l’a soigné quand il était « son patient » et c’est surement la raison pour  laquelle il s’efforce de trouver le chemin artistique qui le fait réellement vibrer, même si parfois  sa passion le « répugne », comme il l’exprime si bien dans Calme. Son envie de réussir et de  plaire se transforme en une pression écrasante qui l’amène à avoir une relation déchirante avec  sa musique, lui provoquant tous ces bouleversements tant émotionnels qu’artistiques. On en  vient même à se demander si la silhouette féminine esquissée à certains moments dans le projet  ne correspond pas simplement à sa musique et non pas, de manière absolue, à une femme. 

Interview 

Au fond touchant malgré la forme trop peu maitrisée, PiuPiu reste le résultat d’une  performance artistique aux couleurs harmonieuses et démontre le talent du jeune rappeur  Nelick. Avec trois singles ayant suivi sa sortie, on espère le retrouver très bientôt épanoui dans  un nouveau projet mais, en attendant, on a eu l’occasion de lui poser quelques questions sur  PiuPiu :

Tout au long du projet on comprend que les bonbons de « PiuPiu » sont comme une  drogue indispensable pour être heureux. Pour toi, est-ce que ces bonbons représenteraient la  musique ?  

Il y a effectivement un parallèle avec la musique. Une fois que j’aurais trouvé la recette  de mon art, je pourrais rendre n’importe qui heureux. Je suis persuadé que chaque artiste doit  trouver sa recette et tant qu’il n’a pas ça il ne pourra pas vraiment se considérer comme un vrai  artiste. Donc oui, c’est un parallèle avec les bonbons ! 

Dans l’hypothèse où les confiseries de PiuPiu existeraient et qu’elles permettraient  vraiment de rendre heureux, est-ce que tu en prendrais ? On sent dans ta musique que toutes tes  émotions te déchirent mais qu’elles font aussi ce que tu es, du moins l’artiste que tu es, donc  finalement ça pourrait te « guérir » en un sens mais aussi réduire l’artiste que tu es non ? 

En vrai, c’est exactement ça. Je vis des choses chaque jour et parfois je pourrais me dire,  par exemple, « je vais pas être trop amoureux pour pas trop souffrir, je vais pas trop réussir pour  pas trop échouer… » et c’est un peu le chemin que j’avais pris dans ma vie. Avant, je me disais  que pour être heureux c’était comme ça que je devais vivre, sinon j’allais être malheureux. Et  finalement, cette année je me suis rendu compte que ce n’était pas le cas, il faut vraiment  échouer, il faut vraiment réussir, il faut vraiment tomber amoureux pour au final vraiment être  déçu et c’est ça qui est beau. Si tu pars du principe que ce sont ces choses-là qui te font vivre,  alors tu es vraiment dans le mal à certains moments et tu es vraiment heureux dans d’autres et  c’est là que tu te dis « qu’est-ce que c’est beau d’être autant dans le mal, qu’est-ce que c’est  beau d’être autant heureux ».  

Pour pouvoir vivre avec cet état d’esprit, ça se travaille et c’est très dur. Moi j’ai  beaucoup de mal à arriver à ce stade-là. Dans le premier stade, surtout, je pense que quand tu  es une personne comme moi qui avait du mal à ressentir des sentiments, tu as l’impression  d’être beaucoup plus malheureux que heureux. Au début, je ressentais uniquement le malheur  mais finalement tout ça, ça s’apprend. Donc en fait, si je prenais ce bonbon-là, si j’étais tout le  temps heureux, la vie ne serait pas aussi bien, je ne raconterais pas dans mes textes ce que je  raconte aujourd’hui. Je ne vais pas te mentir, en vrai, j’aimerais bien prendre de ce bonbon mais  je ne peux pas, personne ne peut, il faut vivre les trucs à fond avant que ce bonbon existe et ne  pas prendre de drogues aussi ! 

Est-ce que tu dirais que ton but est le même que celui de PiuPiu c’est-à-dire de rendre  les autres heureux, tes auditeurs heureux quand ils écoutent tes morceaux ?  

Je ne veux pas forcément les rendre heureux ni malheureux, je veux qu’ils se voient à  travers ce que je dis, ce que je raconte. J’ai envie que les gens qui écoutent ma musique se  sentent compris et aussi qu’ils puissent avoir un moyen de s’oublier.  

Finalement, on sent que la mixtape Piu Piu penche vers un projet concept autour du  personnage « Piu Piu », pourtant dans plusieurs morceaux – dont Paparazzi, Dans le noir,  Émotions, Alléluia, Respire – on retrouve les inquiétudes ou encore le mal-être temporaire de  KiwiBunny, pourquoi ? Est-ce parce que Kiwi est et restera toujours prédominant ?  

Effectivement, on retrouve un peu de Kiwi parce que c’est quand même moi et  finalement j’ai du mal à faire l’impasse avec ce que je ressens et écrire uniquement des choses qui sont plutôt impersonnelles. Ça reste quand même un album qui transmet quelques états  d’esprit que j’ai pu ressentir.  

En fait, j’ai voulu créer un personnage parce que sur certains sons comme Dans le noir ou Paparrazzi, ce n’est pas vraiment moi, ce sont plus des tests où j’essaye de reproduire ce que  j’écoute. Je me suis rendu compte que j’ai fait ce que j’avais à faire avec cet album, c’est-à-dire  faire des sons que j’aime, faire une histoire, créer un univers graphique autour. C’était un truc  qui me tenait à cœur et maintenant j’ai envie de me concentrer beaucoup plus sur des choses  plus sincères, qui parleront plus aux gens qui m’écoutent. Par exemple, j’ai fait un son que  j’avais teasé et que beaucoup de gens attendent j’ai l’impression alors que de base je ne pensais  même pas le sortir, parce que je m’étais dit qu’il était trop personnel. J’ai réalisé que c’est là  que je peux trouver le premier ingrédient pour ma recette, c’est la sincérité dans mes propos,  dans mes textes.  

J’ai adoré le côté funk du projet qu’on retrouve dans de nombreux morceaux mais le son  que j’ai le plus écouté est sûrement Respire (Outro) et à ce propos, pourquoi avoir fait une intro  qui présente PiuPiu et ses confiseries et ne pas avoir fait une outro qui clôture l’histoire ? De  plus, tu dis « KiwiBunny meurt », que signifie cette phase ?  

Respire est un son plus sincère donc ça ne m’étonne pas qu’il te parle plus et en fait, ce  n’est pas vraiment une outro parce que je comptais continuer l’histoire avec un album mais  finalement j’ai fini par me lasser de ce concept donc ça ne se fera pas. En réalité, Respire c’est  surtout plus l’intro d’une prochaine étape qui est d’être beaucoup plus sincère et de réussir à  plus toucher ceux qui m’écoutent. Quand je dis « KiwiBunny meurt », je parle plutôt de la  passion que j’aie pour la musique. À ce moment-là, j’ai l’impression que c’est ma passion pour  la musique qui s’éteint parfois et du coup c’est pour cette raison que je dis cette phase.  

Finalement, les sons comme Respire, avant il s’agissait de sons qui me permettaient  vraiment d’extérioriser ce que je ressentais, de me sentir mieux, et maintenant j’ai le sentiment que ça ne me fait pas me sentir mieux. Ce genre de sons, ça me fait me sentir encore plus mal  parce que je mets des mots sur ce que je ressens et j’y arrive de mieux en mieux ce qui signifie  que je sais de mieux en mieux ce que je ressens. C’est un peu ça le jeu dangereux avec ces sons.  Au final, aujourd’hui je pense que je veux sortir ce genre de sons parce que c’est vraiment  sincère et quand une personne écoutera mes sons elle va pouvoir se sentir comprise.  

 

Retrouve le Merch du projet ici  :  

@amatricederap, Emilie

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