Les topliners sont-ils reconnus à leur juste valeur ?

Si on parle davantage des topliners aujourd’hui, en France, c’est grâce au rap et à la diversification qui a été opérée ces dernières années. Pourtant, ils ont toujours existé dans l’industrie musicale. Créateur de mélodies, ils ont été à l’initiative de tubes que tout le monde connaît aujourd’hui. Dans le rap ou non. Quel est leur rôle concrètement ? Et leur positionnement par rapport aux artistes ?
Lumière sur ces travailleurs de l’ombre.

Créateur de mélodies

Concrètement, le topliner c’est celui qui va créer la mélodie vocale (le « yaourt ») d’une chanson de manière à ce qu’elle soit suffisamment rythmée et efficace pour rentrer dans la tête de l’auditeur. Si on a tous eu un jour le fameux « pouloulou » de Niska en tête, pendant des heures voire des jours, c’est au brillant Heezy Lee qu’il faut s’en prendre 
Ils sont souvent polyvalents mais leur périmètre d’intervention varie selon les profils. Certains se limitent à produire la mélodie vocale à partir d’un beat existant quand d’autres vont jusqu’à composer le morceau et écrire les paroles.

Heezy Lee dans “Boomerang/Replay”

Pour faire simple, le topliner est là pour créer un futur tube. En effet, derrière de nombreux hits se cache un topliner (souvent beatmaker à la fois). En France, on peut citer Junior Alaprod (Mobali de Siboy), Pyroman (Mwaka Moon de Kalash), Heezy Lee (DKR de Booba), JoRaffa (Chocolat de Lartiste), Meryl (Du lundi au lundi de Niska) ou encore Le Motif (PMW de Shay). Du côté de nos homologues américains, Ester Dean et Cathy Dennis, pour ne citer qu’elles, sont respectivement à l’origine de Rude boy (Rihanna) et Toxic (Britney Spears).

Cette pratique existe depuis les origines de la musique reggae mais elle se popularise vers le début des années 90 notamment grâce au suédois Denniz Pop et sa structure Cheiron Studios. Il y créera des tubes planétaires pour les Backstreet Boys ou encore Britney Spears.

Denniz Pop au studio

Démocratisation dans le rap français

Si les topliners ont depuis longtemps entouré les artistes de styles musicaux divers, leur apparition est récente dans le rap français.
Depuis le milieu des années 90 jusqu’au milieu des années 2000, la force des titres rap résidait dans les lyrics : la capacité à manier la langue française tout en portant un message fort. La musicalité du morceau passait au second plan. De ce fait, le rap était peu radiophonique. Alors lorsqu’un MC souhaitait capter les ondes, il faisait appel aux chanteuses Rn’b du moment (s/o Assia, Wallen, Kayna Samet…).


Et puis il y a eu l’émergence de l’autotune au milieu des années 2000. Plus besoin de savoir chanter pour chanter. L’essor du streaming et des réseaux sociaux démocratise la tendance. Le rap se décloisonne, l’offre se multiplie et fait émerger de nouveaux styles. Parmi eux, la trap tout droit venu d’Atlanta. Pléthore de rappeurs francophones s’en sont alors emparés et nul autre choix ne s’imposait que de se démarquer dans ce flux musical abondant. C’est la naissance de l’époque « peak rap » (référence au concept de la « peak TV » théorisé par John Landgraf qui estimait en 2015 qu’il y avait une production trop abondante de programmes TV aux Etats-Unis).

Meryl

L’hyper-consommation musicale oblige alors le rap a revoir son format avec des phrases plus courtes et mémorisables entrecoupées de silences mélodiques. La musicalité d’un titre devient tout autant, voire plus, importante que son contenu textuel. Dès lors, les topliners se sont avérés essentiels pour aider les artistes à trouver les mélodies de leurs morceaux.

La science du hit

La mélodie étant devenu le nerf de la guerre, il a fallu trouver des mécanismes pour créer l’impact en peu de temps et aider à la mémorisation des sons. C’est là que les fameux gimmicks et ad libs entrent en jeu, des leviers utilisés par les topliners pour créer des bangers.

Les gimmicks sont des mots ou onomatopées utilisés pour rythmer une musique. L’exemple le plus parlant est le « skurt skurt » repris par de nombreux rappeurs dans le monde. Quant aux ad libs, ce sont les mots et réactions ajoutés à la fin d’une phrase pour appuyer le propos. Niska est un adepte de ces fioritures sonores : pouloulou, bendo na bendo, gang, méchant méchant… Ces mécanismes permettent de « combler le vide », ponctuer le texte, donner du rythme et donc de favoriser la mémorisation. C’est le petit truc en plus, la cerise sur le gâteau. Comme une signature sonore.

Tapis dans l’ombre

En France, le sujet des topliners est peu souvent abordé. Leurs services sont de plus en plus demandés mais leur positionnement reste encore flou. Lorsqu’ils ne participent pas entièrement à la production du son, ni à son écriture, leur statut peut s’avérer difficile à définir, notamment au moment du versement des droits Sacem. Artiste-interprète, auteur, beatmaker, ingé son, topliner… Le succès d’un morceau repose sur toute une équipe. Certes, le travail de chacun est évident mais celui de topliner (lorsqu’il remplit uniquement ce rôle) semble être moins « palpable ».

Malgré leur contribution évidente dans les hits du moment, aux yeux du grand public, leur visibilité est minime. Si les topliners sont plus souvent crédités aujourd’hui, ils ne bénéficient pas toujours de la reconnaissance escomptée. Les artistes restent ceux qui jouissent de la lumière amenée par le hit. Récemment, certains rappeurs n’ont pas hésité à s’exprimer sur le sujet. Des paroles clairement en leur défaveur : « À tous les “topliners” qui veulent briller à la place des artistes redescendez sur terre. Ne pas confondre celui qui fait la farine et le boulanger. Merci » (Booba), «  Que chacun reste à sa place. Les stars à leur place, les musiciens à leur place. » (Hayce Lemsi)

Booba (David Benoliel) et Hayce Lemsi (BenjoyF)

Reconnaître leur apport discrédite-t-il les rappeurs ? L’hyper-productivité forcée laisse sans doute moins de temps à ces derniers pour créer toutes leurs toplines. Il paraît donc normal de déléguer certaines tâches lorsqu’on fait le choix de suivre cette cadence. Mais il est connu que ce milieu est régit par l’égo. Dire qu’un autre que soi est l’initiateur du plus grand hit de sa carrière peut-être difficilement assumable pour certains artistes. Heureusement, la critique n’est pas partagée de tous, à l’instar du rappeur Deen Burbigo qui est monté au créneau, suite à la polémique, pour défendre ces faiseurs de tubes.

Le débat est ouvert

Si le rap est la musique la plus écoutée du pays aujourd’hui, c’est grâce à sa variété de styles et à l’essor du « rap chanté » qui a permis de lever les frontières démographiques. Nul doute que les topliners ont eu un rôle important dans cette démocratisation ; leurs compétences ayant permis à des morceaux de s’élever en haut des tops et toucher des populations nouvelles.

Néanmoins, la topline d’un titre est sublimée par l’image, le charisme ou encore l’interprétation de l’artiste qui sont des paramètres indispensables pour s’imposer dans le rap contemporain. Est-ce que le « pouloulou » porté par Niska aurait eu le même impact s’il avait été repris par un autre ? Quoi qu’il en soit, il est évident que la complémentarité est de mise dans un travail d’équipe.

Alors les topliners sont-ils reconnus à leur juste valeur ? Finalement, peut-être pas assez. S’il ne s’agit pas de les starifier, il semblerait opportun de faire savoir lorsqu’ils sont à l’initiative de grands hits.
                                                                                                   

                                                                                                     Jihane Hadjri

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *