L’album « Pour de vrai » de Ichon ou le long chemin vers une vérité satisfaisante

Sorti le jour de son 30ème anniversaire, le 11 septembre 2020, le premier album du rappeur Ichon est une œuvre pleine d’émotions qui se distingue au sein du rap français par son parfum agréable et percutant. 

Deux mois après, on revient sur cet album captivant qui, selon lui, marque un changement poussé par son éternel besoin de « tirer sur les curseurs ». 

Le rappeur de Montreuil, membre du groupe Bon Gamin avec Myth Syzer et Loveni, a mijoté un projet sincère privilégiant des instrumentales aux sons acoustiques en y associant du piano, de la guitare, ou encore du saxophone, à des instrumentales plus électroniques, présentes pourtant dans ses anciens projets. Elles sont d‘ailleurs réalisées, de manière partagée, par PH Trigano et Crayon, et Sam H pour Elle pleure en hiver. Ichon a également invité Loveni sur le morceau Noir et blanc et Sabrina Bellaouel sur le morceau Sabichon. « Pour de vrai » est toutefois un album surprenant lorsqu’on tente de le rapprocher à ses projets précédents. L’accent est davantage mis sur du rap chantant et mélodieux, aux dépens du rap plus kické et rapide qu’on retrouvait dans la quasi-totalité des sons de « Il suffit de le faire » (sorti en 2017) et cette alternative lui réussit bien. Une réelle empreinte musicale se dessine et celle-ci tourne autour de la sincérité et de l’authenticité. 

D’une confession morose…

Loin de l’egotrip qui se logeait dans de nombreux textes précédents l’album, Ichon se livre à ses auditeurs, se montre, pour de vrai, et en même temps se découvre. Tout l’album est en effet tourné autour de qui il est, en témoigne par exemple le titre 911 faisant référence à sa date de naissance.

Plus qu’une simple présentation, Ichon s’analyse et appréhende sa musique dans sa version thérapeutique.  Il met sa vie en musique, ce qu’il avait déjà avoué dans une interview et dans son morceau Cyclique, sorti en 2014, en disant « C’est la vie et j’en fais des chansons ». La place de l’introspection est donc prééminente et ce notamment dans le morceau Miroir. D’abord pensé comme une chanson d’amour où Ichon s’était mis en quête d’imaginer un dialogue avec son ancienne copine, ce morceau a fini par être un dialogue entre la personne qu’il était avant et la personne qu’il est aujourd’hui. Conscient de ses penchants néfastes, ce morceau marque également son envie d’évoluer et de se détacher de la personne qu’il a un jour été puisqu’il énonce « Je veux plus payer, Je veux plus prendre tes fautes » ou encore « Miroir, miroir, dis-moi qui je fuis, Qui je suis ». 

Affirmant aussi – dans une interview pour Le Mondequ’il s’était perdu et qu’il avait fait « des trucs » qu’il n’aurait pas dû faire, ses textes sont marqués par ses erreurs du passé « J’ai plus envie d’être comme ça, si j’finis seul, j’l’aurais mérité », « J’ai déjà fait assez d’drames » (Elle pleure en hiver). Plus qu’un virage musical, « Pour de vrai » est donc le résultat et à la fois la cause d’une évolution admirable de l’artiste et de l’homme qu’est Yann-Wilfried Bella Ola. 

On sent toutefois, à travers ses textes, que cette évolution ne se fait pas sans peine : l’album est imprégné de tristesse, il exprime un mal-être et accorde une attention particulière au lien intense qu’il entretient avec la mort. On peut citer plusieurs passages à ce sujet, dont « J’aimerais disparaître, me jeter par la fenêtre […] Au S.O.S, quand est-ce qu’on me descend ? » (SOS),

« La lumière pour les nourrir, il ne me reste plus qu’à mourir […] De la mort à l’amour il n’y a que deux lettres, pourtant » (Pourtant),

« Presque vivants, presque morts » (Sabichon),

et aussi « Aujourd’hui je meurs un peu plus donc je vis […] C’est pas facile, courage, pour la vie […] » (Aujourd’hui).

Ce mal-être persiste et ne faisant qu’empirer suite à ses échecs amoureux, celui-ci ira jusqu’à le mener à penser au suicide, ce qu’il exprime dans Pourtant, « Une gorge se serre, une corde se tire, Je sais que tu ne m’oublieras jamais maintenant, Le moindre souffle, le moindre bout de ciel, De la mort à l’amour il n’y a que deux lettres, pourtant ». 

…A l’envie de rire encore 

Loin de vouloir édulcorer sa vérité, Ichon fait donc preuve d’une certaine brutalité dans ses paroles, une brutalité qui perd néanmoins de son ampleur du fait de l’ambiance amenée par les instrumentales choisies. En effet, la sincérité morose de ses paroles semble être relativisée par l’ambiance générale de l’album, portée assez largement sur des tons de jazz, de pop, de funk et de groove. Les rythmes sont entrainants, énergiques, en bref, la dynamique des instrumentales est parfaite pour une balade ensoleillée dans Paris en plein milieu du mois de septembre, sans que l’on puisse réellement ressentir la souffrance se cachant dans certaines paroles. 

Alors pourtant antonymes, l’omniprésence de la mort dans les textes et le choix d’instrumentales vibrantes et vivantes sont les deux ingrédients choisis par Ichon pour son premier album. Cet assortissement remarquable parait, en plus de représenter la vision de la vie par Ichon, exprimer un espoir, une envie d’avancer. Cet état d’esprit est présent dans certains morceaux comme dans Presque deux, où il chante « Ce qui ne tue pas, rend fort » et plus loin « J’essaye d’rire encore, pour vivre encore, Plus fort encore, ça devient d’plus en plus chouette […] », mais aussi dans 911 en disant « j’continue parce que j’sais qu’j’vais y arriver ». Cet espoir se reflète encore dans le morceau Encore un peu, qui, sur un unique fond de piano, laisse la voix timide et réconfortante d’Ichon nous livrer que s’il veut, il peut encore rêver de sa relation, « Si je veux, je peux encore un peu rêver de toi et moi ». 

Il met ainsi l’accent sur un aspect plus réconfortant à certains moments de l’album, comme s’il disait à un enfant qui serait tombé « Ce n’est pas grave, ça arrive parfois, continue de marcher ». 

Une consommation instable de l’amour 

A la chaleur pénétrante et rassurante, « Pour de vrai » est, en fin de compte, une mise à nu du rappeur qui nous livre simultanément ses sentiments vis-à-vis de sa vie amoureuse tourmentée. Réel fil conducteur du début à la fin de l’album, les relations amoureuses d’Ichon sont source de complication et de déchirement. Comme le montre ses textes, l’amour pour lui, c’est incompréhensible, imprévisible, en gros, c’est compliqué. Ses aventures amoureuses sont majoritairement évoquées de manière triste et émouvante, mettant l’accent sur l’amour destructeur qu’Ichon a pu donner. 

Encore un peu, C’est compliqué et Pourtant sont des morceaux témoignant assez bien de cette affliction puisqu’il y évoque d’abord le mal qu’il a causé

« J’prendrais soin de ses larmes, Sa paupière serait glacée, elle pleure pour le passé, Alors il neige sur son visage » (Elle pleure en hiver),

« Si tu veux on peut encore y arriver, pourtant, Tu pleurais tout le temps » (Pourtant)

Mais aussi son amour et ses peines

« Je n’veux pas passer des heures à masquer les odeurs de toi, À chaque fois que je ferme les yeux j’te vois » ( Encore un peu)

 « Les sentiments s’empilent et je m’embrouille tellement c’est compliqué » (C’est compliqué). 

Ichon ne fait pas que prendre du recul sur sa vie, il nous dévoile aussi sa manière de consommer l’amour et celle-ci semble être si douloureuse qu’il est, par exemple, difficile de ne pas ressentir un poids dans la poitrine lors de l’écoute de Pourtant. Il avait d’ailleurs exprimé dans une interview de Views qu’on « est souvent voué à consommer l’amour et donc à ce qu’il meurt », une manière de pensée qui définit assez bien la philosophie de l’album et sa franchise bouleversante. « Pour de vrai » est alors l’addition de plusieurs émotions, parfois contradictoires, mais toujours sincères, de quoi être émotionnellement transporté tout au long de l’album.

Une palette de couleurs chaudes et réconfortantes

La bulle d’émotions enfermée dans l’album finit par être éclatée dès l’écoute du premier morceau et nous ramène à cette palette de couleurs si particulière. Dévoilé à quelques jours du début de l’automne – qui débute le 22 septembre – mais donc encore en été, les tons de l’album incarnent parfaitement la transition entre les deux saisons. Du bruit des vagues et des rythmes dansants comme Litanie, Noir ou blanc et Passe le message, vers des sonorités plus ternes et des rythmes plus doux, avec Pourtant et Pas facile, Ichon nous amène doucement vers les températures et l’atmosphère automnales. 

Toute compte fait, que ce soit dans ses textes ou dans les instrumentales, l’album dessine le début de l’anxiété automnale, mélangeant pensées nostalgiques et envie d’évoluer. Représentant un changement ou au moins une progression musicale et traduisant une volonté d’évolution non pas seulement de l’artiste mais aussi de la personne, l’album peint en quelque sorte l’arrivée du paysage de l’automne : des couleurs chaudes allant du jaune, à l’orange et au rouge et une nature mourant peu à peu pour laisser place à son renouvellement. 

Ce tableau intense se détache de l’état d’esprit qui guidait ses projets précédents où il était constamment à la quête du bleu, correspondant pour lui au bonheur. Ichon ne s’attarde plus à chercher le bleu systématiquement sans le trouver, il l’estime maintenant accessible tant que la volonté est là et que les actes suivent. L’aboutissement de la quête du bonheur ne se fait cependant pas tout seul et c’est ce qu’il rappelle dans Pas de piano « Pour avoir le bleu faut le faire ». Ichon nous explique ensuite qu’il a déjà fait un bout de la route périlleuse à prendre pour accéder au bleu dans le morceau Litanie où il affirme « Je sens le bleu ». 

Rempli alors de teintes intenses, Ichon nous offre un paysage mélodieux et singulier, représentant aussi sa volonté de proposer une musique qui le reflète et qu’il est libre de faire comme il le souhaite. 

La liberté de le faire pour de vrai 

Le premier album d’Ichon peut ainsi surprendre. Cette proposition musicale audacieuse n’est pourtant pas si hasardeuse que ça puisque le rappeur avait déjà choisi de révéler sa nouvelle ligne directrice en dévoilant quatre extraits de l’album avant sa sortie : Passe le message, Noir ou blanc, Litanie et Pas de piano. Parmi eux, tous sauf Passe le message ont été publiés avec un clip et celui du morceau Litanie, mis en ligne le 15 juillet 2020, illustre davantage la volonté d’Ichon à ne suivre que sa propre volonté, dans la mesure où on le voit vêtu d’une jupe et d’un soutien-gorge. Cette performance prônait, en réalité, la liberté de faire ce que l’on veut, avait-il précisé dans une interview. Assez éloigné des codes prédéfinis du rap, il revendique une image unique et personnelle, ayant mieux à faire que de se soucier de la célébrité et des vues, et mettant un point d’honneur à produire une musique sincère. 

Son originalité lui a valu, par ailleurs, quelques remarques de la part de plusieurs médias soulignant l’absence de morceaux « bangers » au sein de l’album et il est vrai, on ne retrouve pas réellement un morceau réunissant tous les ingrédients pour faire un tube. Cette absence n’est pourtant pas préjudiciable à l’aboutissement épatant de l’album. La cohérence et l’ambiance générale de « Pour de vrai » ont été préférées afin que tous les morceaux forment un ensemble unique, délaissant la possibilité d’avoir un morceau se démarquant plus que les autres.  Il respecte également la définition même de l’album qui correspond à une production musicale formant une unité artistique. Ce choix artistique appuie finalement le refus d’Ichon de suivre la recette normalement exécutée pour l’accomplissement d’un album qui fera beaucoup de ventes et on peut le féliciter, car sa recette à lui est particulièrement bien réalisée. 

L’envie de ne pas adhérer au conformisme et de préférer une signature unique et originale ont permis au rappeur de nous confectionner un album authentique, qui parait correspondre au nouveau style musical qu’il s’est modélisé au fil des années. Plus apaisé et moins désorienté, Ichon semble avoir trouvé une vérité qui lui convient et qui, par la même occasion, nous convient parfaitement à nous aussi. 

 

 

@amatricederap (Emilie)

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