“Horion”, un véritable exutoire pour Rounhaa.

Littéralement considéré comme “ce qui permet de se soulager, de se débarrasser”, le terme “exutoire” est souvent employé dans le domaine artistique pour désigner les œuvres classiques de certains  créateurs qui leur ont permis de s’émanciper ou de franchir un cap en laissant derrière eux leurs  craintes ou ce qui les tourmente.

Avec “Horion”, quatrième projet de Rounhaa après “Tempo” et  ”Multiver” en 2018 et “Yeratik” en 2019 comme il le rappelle d’ailleurs dans l’intro du projet nommée “H” : “J’fais la même j’ai toujours étais pro’, frérot j’pèse, depuis Y, depuis Multi’, depuis Tempo”, le  jeune suisse présente “son exutoire”, un projet où il se livre totalement, en exposant sur le devant de  la scène la personne qu’il est réellement, sans artifice et sans cacher les failles qu’il possède et qui  pourraient apparaître comme handicapantes aux yeux de la majorité. 

Les névroses de Rounhaa

Dès l’entrée dans le projet avec la violente intro “H”, on comprend que l’existence de Rounhaa est  traversée par un tas d’embuches et de déceptions qu’il exprime d’ailleurs déjà au bout de la  quatorzième mesure du premier couplet : “J’suis dans l’box avec les mêmes névroses”, comme pour désigner que les problèmes qui l’entourent  ne cessent d’exister et de se répéter.

 Ces “névroses”, comme il les définit, il veut aussi les combattre et on sent que pour cela, l’artiste a besoin de se poser maintes et maintes questions sur sa situation et  sur ses tourments : 

“Mes pensées dans le vide encore, Mon cerveau dans le vice encore, Faudrait que je le vide encore, Que j’remette ma vie en ordre” énonce-t-il dans “Sultan”, le sixième morceau du projet, où on  ressent d’ailleurs une liberté qui se dégage de son interprétation, comme si sa volonté de “vider son  cerveau du vice” était renforcée par cette émancipation qui s’échappe de sa voix.

Un antagonisme se dessine alors entre son inconscient, son cerveau immergé “dans le vice” (c’est à  dire ce qu’il ne peut pas contrôler) ; et sa conscience, (sa pure volonté) qui veut que les imperfections  qui semblent empêcher Rounhaa d’avancer s’effacent. Alors, pour matérialiser cette opposition, le  jeune suisse va utiliser la métaphore d’un combat contre lui même dans “Milkomeda” : “Moi contre moi contre je m’fight”.  

Cover d’Horion

Sa “folie” intrinsèque peut aussi être considérée comme l’une de ses failles et il la décrit grâce à  plusieurs images tout au long d’”Horion”, avec une certaine dérision dans “R sans R” : “J’ai laissé ma folie parler comme Kanye” ou sur un ton plus sérieux dans “Sultan” : “J’ai jamais été stable, j’suis rempli de décalages” 

…Notamment dues à l’amour

Alors, si ces “désequilibres” existent chez Rounhaa, ils semblent être motivés par une source très  précise : sa (ou ses) relation(s) amoureuse(s). Celles-ci semblent chaotiques au vu de la description  qu’en fait l’artiste pendant tout le projet, et on comprend qu’une majeure partie de ses déceptions est en lien avec la gestion de son amour. Dans “Chromatyk”, il dépeint une relation néfaste dans laquelle  les deux protagonistes se feraient du mal l’un envers l’autre, malgré un puissant amour, jusqu’à  s’empoisonner : 

“J’évite boloss c’est l’enfer, moi j’veux être libre mais en fait, 

Toi, t’aimes pas donc tu m’enfermespuis : 

“Ton amour coule dans mes veines comme si c’était du poison”

Puis, dans “Sultan”, on comprend que les questions qu’il se pose à lui même sont aussi peut-être dues aux questions que lui pose la personne qu’il fréquente, qu’il essaye d’ailleurs d’esquiver en mettant la lumière sur les erreurs qu’elle a commis, laissant en stand-by les réponses qu’il aurait pu apporter aux interrogations de sa copine :
Questions, questions, questions, questions, questions, des montagnes de questions
Beaucoup d’mensonges, de caprices, de silences dont tu ne fais pas la gestion
Et j’avale tout sans rien dire mais baby bientôt c’est l’indigestion
”.

Un regain d’espoir renaît pourtant dans sa relation sur “Retouche” lorsqu’il énonce les phrases suivantes :
Tous tes mots doux qui meurent parce qu’il me mentent
Quand j’suis heureux, je m’en veux tellement
Parce que je sais que t’es triste et que je te manque
”, mais il est très vite balayé par la phrase suivante :
Il n’y plus d’maîtrise tu m’télécommandes”, comme pour rappeler que malgré son romantisme et son amour, sa relation reste toxique et que l’idylle d’une union parfaite n’existe pas selon lui.

On remarque cette subtilité entre une sorte d’utopie et un réalisme froid dans la construction du morceau, notamment en ce qui concerne sa production. Le track commence par le sublime piano de Rayan Aros, émotionnel à souhait, pendant environ 40 secondes, pour être rejoint par les drums et 808 puissantes de Bij, comme si la douceur promise par les notes de piano (donc si l’on suit la métaphore : la douceur promise par une relation idyllique) se voyait être recouverte par la brutalité
des percussions (donc la brutalité de la réalité des choses)

Plus triste même, dans “Lumière” et “WYDFM” Rounhaa décrit une histoire d’amour instable où les deux protagonistes se détruisent à petit feu. Rounhaa mentalement en essayant de gérer les problèmes et de protéger celle qu’il aime, et sa copine physiquement, en se mutilant pour extérioriser son malheur.

Sa musique est alors la meilleure tribune pour dicter les problèmes qu’il traverse et il
s’en sert avec une immense franchise et pure honnêteté comme il l’indique dans “OTVQA” où il rapproche les défaillances de sa relation et sa volonté d’extérioriser celles-ci à travers sa musique :


Y a qu’ça qui m’fait respirer quand tu m’énerves, j’en fais un son
Et vu l’ambiance, c’est dernier jour j’en ai jamais fais autant
Notre amour si fort s’envole comme une goutte d’eau sous le vent

On aperçoit alors que sa musique est un réel exutoire via lequel il s’exprime sans filtre et en évoquant tout ce qui le construit.
Néanmoins, parmi ses éléments de construction, il y en a un qui se détache aussi énormément lorsque l’on écoute le projet : c’est sa détermination.

Sa détermination l’aide à surpasser ses failles

Le caractère de l’artiste se dévoile tout au long du 16 titres, et se distingue notamment sa très forte abnégation qui lui permet de se rêver un avenir idéal où sa détermination serait tellement forte qu’elle effacerait ses doutes. On pourrait au premier abord assimiler certaines de ses paroles à de la prétention lorsqu’on l’écoute d’une oreille mais on se rend compte en réalité lorsqu’on écoute, cette fois-ci attentivement, que Rounhaa a pris petit à petit confiance en lui et que c’est nécessaire pour lui d’expliquer cela dans sa musique, son “exutoire” où il dévoile tout.

Travailleur, il déclare dans “R sans R”, deuxième single de l’album, accompagné d’un superbe clip du collectif suisse Exit Void :

Faut suer pour le bénéfice, on a R sans R baby

Plus que dans son art, cette envie de “tout casser” et cette volonté de puissance et d’évolution se remarque aussi dans l’énonciation qu’il fait de ses petits actes quotidiens qui pourraient paraître anecdotiques mais qui sont en réalité essentiels pour comprendre la mentalité de Rounhaa.

L’exemple parfait est dans le titre “Maman m’avait prévenu”, un magnifique morceau,
sorte d’hommage à sa mère et à ses conseils, où il déclare :

J’ai sauté la barrière j’me rappelle à l’époque, j’la regardais du bas en espérant passer”.

Tout au bout du tunnel, on imagine que Rounhaa arrive au final à surmonter ses craintes grâce à son caractère, jusqu’à même réussir à nier celles-ci dans “Lumière” en utilisant l’image du “mirage” :


La peur se déshabille, la peur est un mirage”.

Une stratégie très souvent employée par les victimes
d’un quelconque stress post-traumatique pour essayer d’esquiver leurs peurs, mais un exercice aussi très difficile à réaliser lorsque l’on a été très affecté.

La construction du projet semble correspondre à cette évolution. Alors qu’on entre sur “H”, (autrement dit le côté “Horion” du projet, c’est à dire le coup violent) un très gros banger, le projet se conclut sur le morceau “orion” (censé symboliser une splendide constellation comme il le dit lui même au début du morceau) où on ressent un Rounhaa beaucoup plus apaisé et loin de ses démons. La transition entre ces deux facettes se fait grâce à plusieurs étapes où il est confronté à différentes expériences douloureuses de son existence mais réussit tout de même à gommer petit à petit ce qui le tracasse grâce à sa puissante détermination.


En bref, pour conclure sur “Horion”, Rounhaa offre un projet de 16 titres maîtrisé de bout en bout, notamment grâce aux performances et à l’écriture toujours très juste(s) qui provoque(nt) une certaine émotion chez l’auditeur et auxquelles il peut s’identifier. Il est également important de souligner le travail minutieux des différents producteurs et l’apport du couplet de Khali sur “Miroir”, toujours impressionnant en featuring et dont on peut beaucoup attendre en 2021.


Mais c’est aussi grâce à la patte de Raven, qui offre un mix original et rafraichissant lorsque l’on compare “Horion” à ce qu’il se fait sur la scène rap aujourd’hui, et permettant toujours de saisir parfaitement chaque temps fort de chaque morceau.

Rounhaa délivre une œuvre introspective, son propre “exutoire”, où se mêlent ses expériences, agréables comme douloureuses et où se dégage une certaine maturité lorsqu’il s’agit pour l’artiste de parler de son développement personnel ou même de
son rapport au monde.

Thomas Dagnas

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