L’écrasante beauté de L’Amour

Le coeur serré sous la poitrine, blessé, rassuré, aimé, Disiz offre un voyage à nos émotions tout le long de son dernier album L’Amour. Les quinze titres qui constituent ce disque retracent les différents paysages qu’un coeur peut être amené à voir. Si ce beau voyage rappelle des souvenirs plutôt universels, il retrace surtout les souvenirs de Serigne. Remplie d’états d’âme et de sincérité, la légèreté de L’Amour nous enveloppe d’un parfum familier, affiné par l’évolution musicale de Disiz.

Pochette de l’album L’Amour, réalisée par Raegular

Le récit d’une vie amoureuse 

L’amour c’est chelou wesh, l’être humain est chelou wesh.

Disiz sur le morceau CASINO

Sentiment universel, mais pourtant si personnel, l’amour fait chanter les âmes, crisper les sourires, pleurer les coeurs et danser les corps. Son universalité s’oppose à la sensibilité de chaque individu, à l’intensité de nos émotions. Il se confronte à l’importance plus ou moins grande qu’on voudra bien accorder à cet étrange sentiment dans notre vie. 

En décidant d’aborder un sentiment aussi fort et personnel que l’amour, les artistes ont souvent le choix entre deux chemins. Le premier consiste à parler de la beauté de l’amour et de l’alchimie qui se crée parfois entre les âmes les plus chanceuses. Toutefois, malgré le sublime éclat que peut avoir l’amour dans ses bons jours, il a aussi le pouvoir de devenir froid et rempli de chagrins : c’est là qu’intervient le second chemin.

Dans L’Amour, les sentiments de Disiz s’engagent dans tous les chemins possibles. Il y dépeint les couleurs de toute une vie amoureuse, sans pudeur, mais avec beaucoup de légèreté. Toute l’oeuvre rassemble la tristesse la plus violente, mais aussi la joie la plus tendre. L’Amour nous enveloppe dans l’insouciance et l’euphorie, dans les doutes et le temps qui passe, et dans la peur de perdre son visage rassurant, qu’on pense ne jamais être capable de retrouver.

Dès le premier morceau de l’album, SUBLIME, l’auditeur est plongé dans les derniers instants d’une relation vouée à disparaître. Cette introduction retrace le deuil d’une relation amoureuse, en revenant d’abord sur l’histoire qui a été construite, les bons moments passés, puis en acceptant la mort de celle-ci. Serigne réussit à trouver de la beauté dans la tristesse et amène ainsi toute la douceur de l’album dans son ensemble. 

Si tenter d’expliquer, ou même de comprendre l’amour dans sa complexité la plus délicate est mission impossible, traduire les tomes d’une vie amoureuse ne l’est pas. En passant de la rupture, à la reconstruction de soi, puis à la rencontre d’une nouvelle personne, le tableau de L’Amour représente les émotions avec une justesse et une sincérité limpide, sans filtre. 

Des morceaux comme CASINO, TUE L’AMOUR, POIDS LOURD, ALLELUIA (déjà sortis sous un format de 4 titres intitulé L’Amour (Prélude)) et SUBLIME nous entraînent dans les effrayants fonds de la tristesse. Tandis que de la couleur est apportée à cette peinture avec la chaleur des titres WEEKEND LOVER, C’EST LE LOVE MAGUEULE ou encore BEAUGARCONNE et ALL IN. Les feats, dont le tant attendu avec Damso, mais aussi celui avec Prinzly, celui avec Archibald Smith et celui avec Yseult, subliment l’album sans que l’univers de chacun des artistes ne prenne le pas sur celui de Disiz, et inversement. 

Photographie : image du clip RENCONTRE en feat avec Damso réalisé par Yagooz

Embarqué à SUBLIME, l’auditeur va donc réaliser plusieurs arrêts avant de terminer son voyage sur le titre éponyme de l’album, en collaboration avec l’une de ses filles, Naforéari. La tendresse du morceau clôt le projet avec un éclat de positivité. Finalement, la beauté de l’amour se trouve tant dans son rayonnement, son partage, que dans son obscurité et sa solitude. 

Une sincérité touchante

Récit d’une vie amoureuse, l’album est surtout enveloppé d’une sincérité brute et touchante. Les morceaux s’assemblent pour accompagner chaque auditeur dans la vie sentimentale de l’artiste, confronté aux mêmes joies, mêmes tentations, mêmes craintes. Exprimer une telle sincérité n’est pourtant pas forcément évident dans une musique qui puise ses racines dans la dureté de la vie et la force de caractère des êtres humains. 

Bien que Disiz soit relativement éloigné de l’agressivité attendue dans les morceaux de Kaaris ou de 13 Block, les frontières du rap ont tout de même tendance à imposer une interdiction d’entrée sur le territoire quand les faiblesses se présentent avec leurs bagages trop encombrants. Il y a une certaine facilité à conter sa colère, ses envies vengeresses, son indignation ou sa hargne, mais une vague de pudeur enveloppe souvent la tristesse, et surtout celle qui naît de l’amour.

Complètement affranchi de ce tabou, Serigne consacre une bonne partie de l’album à exprimer sa douleur. Dans L’Amour, le MC du pétage de plombs enlève son bomber blanc et sort de la rap machine qu’il avait auparavant modelée et élaborée. Il reconnaît lui-même que ses paroles sont plus assumées. S’il a pu faire ce disque, c’est en raison de la maturité qu’il a acquise et de l’acceptation de ses propres sentiments. Il a notamment confié que le morceau TUE L’AMOUR avait été écrit, il y a presque douze ans, mais qu’il n’était pas encore prêt à peindre une telle sincérité. 

Photographie : prise par Ojoz pour Vogue

Remède pour guérir les blessures les plus profondes, menace dans la routine d’une relation amoureuse, le temps a été le meilleur atout dans son affirmation sentimentale. Il lui a fallu plusieurs albums, plusieurs années, pour oser parler de ses sentiments dans leur totalité. Cette fois-ci, Disiz transmet donc ses peines, sans passer par les histoires extraordinaires d’un jeune de banlieue, ni par un personnage aux airs d’inspecteur. Pas d’échappatoire dans ce disque, la réalité, celle de Disiz, est complètement dénudée. 

Dans c’disque, y a toute ma vie, y a tout l’paradis, Y a tout l’paradis mais y a l’enfer, Mais moi, j’suis heureux. 

Disiz dans le morceau RENCONTRE

La transparence, dont Serigne fait preuve, plonge les auditeurs dans un bocal d’émotions, finissant eux-mêmes emportés par la pureté de ces sentiments si personnels. Si elle a le pouvoir de nous pincer le coeur avec délicatesse, elle sait surtout concentrer son énergie à rechercher la clarté dans l’obscurité. La couleur mise en avant à travers la sincérité du rappeur est loin d’être sombre ou morose. La présence de morceaux appuyant sur le sentiment de la tristesse n’empêche pas l’infiltration de quelques rayons de soleil, que cela soit en passant par les paroles, les flows ou les instrumentales. À l’image de la pochette de l’album, la lumière est beaucoup plus éclatante que l’ombre. 

Cette sincérité est donc, finalement, réconfortante et légère. Insistant à certains moments sur son âme d’enfant, encore accrochée à lui aujourd’hui, c’est peut-être bien elle qui lui a permis de donner une chaleur si rassurante à l’album. Elle amène une goutte d’insouciance et une capacité à tout de même relativiser les chagrins de la vie amoureuse. 

Je fais du mieux et du moins bien, l’enfant est toujours là. 

J’suis un enfant, j’fais la pagaille depuis l’time, depuis l’time. 

Disiz dans les morceaux WEEKEND LOVER et L’AMOUR

Avec une sincérité d’adulte et un optimisme d’enfant, L’Amour est le tableau d’une cohabitation entre tous les sentiments et toutes les facettes de la personnalité de Disiz. Il semblerait qu’il ait enfin trouvé le chemin qu’il voulait prendre, tant dans les thèmes abordés que dans la direction artistique globale de l’album. 

À l’aise comme un poisson dans le flow

De la couleur rouge du poisson, au bleu du Pacifique, en passant par le ventre du crocodile, la lucidité en ses trois versions et la machine du rap ; de Disiz la Peste à Disiz, en passant par Disiz the End, Disiz Peter Punk et Disizilla : la carrière de celui qu’on appelle aujourd’hui Disiz est impressionnante. 

Avec une première apparition musicale en 1998 – année exceptionnelle sur bien des plans – sur la compilation Sachons dire non, Volume 1 avec le titre Planète des singes, le rappeur a depuis multiplié les morceaux, mais aussi les styles et les flows. Il ne cesse de remodeler sa musique, de la défier, de la secouer pour mieux la réveiller. Les sourcils froncés qui l’accompagnaient pendant Jpète les plombs, ont été remplacés par un air serein, apaisé. Bien qu’il pensait être sincère envers son art depuis le début, ce n’est qu’à travers l’album L’Amour qu’il a réalisé qu’il l’était vraiment.

Photographie : image du clip du morceau CASINO réalisé par Yagooz

Musicalement, une harmonie a été trouvée. Serigne a réussi à capturer la sincérité dans ses récits, tout en étant lui-même sincère envers son art. Afin d’atteindre cette ultime étape dans la vie d’un artiste, il est vrai que le chemin a été périlleux, voire même insurmontable. Ayant une relation passionnelle avec le rap kické et le boom bap à ses débuts en 2000, il s’en éloigne pour embrasser des sonorités plus pop rock dans les années 2010, puis décide de danser avec l’électronique entre-temps, avant d’essayer de combiner toutes ces relations en un seul disque avec Disizilla, obtenant un résultat plutôt décevant. 

Ces virages musicaux lui permettent cependant d’attraper de nouveaux curieux à chacun de ses disques. Disiz arrive ainsi à traverser les époques, à toucher plusieurs générations, sans pour autant que celles-ci aient réellement un projet commun qui les rassemble. Il y a toutefois de fortes chances que ce disque manquant soit celui de L’Amour. 

Entouré des producteurs LUCASV et Prinzly, Disiz a entièrement réussi à sortir du cadre qu’on lui avait auparavant donné, loin du rap conscient et du boom bap. Les instrumentales empruntent à la soul, à la funk, aux sonorités afros, mais aussi au hip hop et à la pop. Tout cet ensemble fait aussi ressortir des influences musicales qui s’éloignent entièrement du rap : Prince, David Bowie, ou encore George Michael. Le disque n’est pas expérimental, il est la concrétisation d’une musique remaniée pour parvenir à sa plus belle forme. Une telle liberté musicale permet également d’avoir des morceaux aux couleurs très diverses. 

Il n’y a pas une tâche de colère, comme si celle-ci s’était effacée à la fin de l’album Disizilla, lui permettant d’être calme et reposé sur L’Amour. On retrouve une douceur et une légèreté similaires à celles en partie présentes sur Pacifique, notamment dans La fille de la piscine, A petit feu, Marquises, ou encore Vibe. En dehors de cette similitude, le disque est très singulier et prend un chemin complètement différent des précédents. 

L’album s’éloigne également des autres albums de l’artiste en termes de durée. Moins long que les précédents, parfois même de moitié, l’écoute est plus agréable, plus lisse. Cette durée permet de facilement revenir sur le projet, sans se retrouver paralysé dans la course aux sorties. 

Au bord de la mer, dans les ruelles grouillantes de Paris, ou sur un lit trop grand pour une seule personne, L’Amour s’écoute alors avec délicatesse et attention. Il reflète un réel épanouissement musical dans la carrière de l’artiste. Tout récemment single d’or avec le morceau RENCONTRE en collaboration avec Damso, cet album devrait encore marquer les oreilles des auditeurs sur de belles longues années. 

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